Rendez vous au Tribunal

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Cette séquence a été tournée quelques jours avant les attentats du 13 novembre. Le fait qu'elle soit enregistrée à PARIS est un simple hasard.

C'est avec Amour, Respect et Bienveillance que toutes mes pensées vont vers les familles et amis des victimes.

 Peace-for-Paris

 

L'histoire de Saïd - 21 ans

708769_lowSaïd L. est un jeune turbulent et très « exigent ». Cette histoire remonte à l’époque où j’étais directeur de Mission Locale, et je connaissais Saïd depuis plusieurs années déjà. Je l’avais suivi sous mes missions de conseiller. Il s’agit d’une catégorie de bénéficiaire qui s’accrochent aux structures d’insertion durablement… Il avait déjà profité de plusieurs programmes d’accompagnement, suivis spécifiques, et autres dispositifs conçus pour les jeunes les plus éloignés de l’emploi.

Mais ce jeune homme de 21 ans était encore d’un stade supérieur. Il était connu par tous les conseillers de la structure, par tous les agents d’accueil, sur plusieurs antennes de quartier. Malgré les essais divers et variés et les efforts portés par les différents services d’insertion, Saïd reste dans nos fichiers, sans solution.

Mais le paradoxe repose sur son attitude, très changeante, qui alterne entre une relation de proximité très privilégiée (on le connaît depuis si longtemps…) et une agressivité relationnelle parfois très menaçante envers nos services. « Je veux du boulot » « Je veux voir le directeur » « Je veux un boulot à la Mairie » etc…

Vous imaginez bien que nos multiples tentatives d’orientation s’étaient soldées par des échecs (absences aux rdv, période d’essai non abouties, refus de formation, bagarre pendant un stage, entre autres !) Cette année là, j’apprends de surcroit que Saïd est sous le coup d’un suivi judiciaire, de type mise à l’épreuve. La pression autour de ses démarches d’insertion est devenue plus intense.

Finalement, tout le monde en a peur, les conseillers refusent de le recevoir, et quand il arrive (sans rdv bien sur), il exige d’être reçu24423618_s immédiatement. Au fil des mois, chacune de ses apparitions déclenche une situation de crise.

Jusqu’au jour où il arrive, très énervé, en expliquant à l’agent d’accueil qu’il doit trouver un emploi immédiatement sinon le juge va le remettre en prison, dit-il. Et très vite le ton monte, il exige de me rencontrer sur le champ. Les personnes de l’accueil lui explique que je suis en réunion et propose de lui fixer un rdv.

Sans un mot, il force le passage de l’accueil et fonce brutalement vers mon bureau.

J’étais installé en réunion dans mon bureau avec 2 représentants du Conseil Régional. Tout allait bien, quand tout à coup j’entends clicher à ma porte principale. Celle ci restait souvent verrouillée car j’avais pris l’habitude d’entrer par la seconde porte.

Saïd hurlait dans le couloir. Et ne supportant pas d’avoir porte close, il se met à tambouriner sur la porte. Nous avons tous fait un bond et j’ai vu mes 2 invités se lever brutalement. Et après un court silence, un violent coup de pied vient fracasser la serrure de la porte, elle va céder !

Tout s’arrête. Après quelques secondes j’entant l’effervescence dans le couloir et je m’y précipite, Saïd était parti.

Mais il a laissé des traces : Ma porte est défoncée ! La serrure a cédé sous le choc et tout le bâti bouge... Bref des travaux s’imposent. Et je découvre en me rendant à l’accueil qu’il a violemment frappé sur la photocopieuse et a littéralement explosé le verre supérieur.

Après le calme revenu, je me pose et réfléchi : que dois- je faire ? Ça n’est pas la 1ère fois que Said s’énerve dans nos locaux. Mais c’est la 1ère fois avec une telle violence, et des dégradations conséquentes. Montant du préjudice des réparations : 3000€. Je décide de porter plainte.

30996391_sQuelques mois plus tard je me retrouve au tribunal, comme plaignant, face à ce jeune que je connais depuis des années. Ce fut la seule fois, en 10 ans passe dans les Mission Locale où je me suis retrouvé dans une telle situation. Et je l’avoue, je me pose encore la question du bien-fondé de ma plainte... J’ai des scrupules, est ce vraiment mon rôle d’être là ? Car je connais bien la situation de ce jeune, et aussi le milieu carcéral, pour y avoir exercé pendant 3 années comme référent « justice » sur le programme de préparation à la sortie des détenus. Encore aujourd’hui j’ai beaucoup de doutes sur l’efficacité de l’incarcération, surtout pour les petites peines. Je dis bien des doutes, car j’en comprends le sens, mais je connais trop bien ce milieu pour savoir qu’y passer quelques semaines est souvent plus destructeur que constructif pour un jeune.

Mais je dois aussi marquer le coup. Said ne peut pas rester impuni. Quel exemple donnerais-je alors aux équipes de la ML et aux autres jeunes ? Je ne réclame alors que le remboursement des frais de réparation, aucun préjudice moral. L’avocate de Said évoque son enfance difficile, ses problèmes pour retrouver un emploi, dépeint un jeune à bout... Le juge donne la parole à Saïd, qui va en quelques mots s’enfoncer encore plus : «  Le directeur de la ML a fait exprès de porter plainte pour se débarrasser de moi, ils ne veulent pas me donner de travail car je suis un rebeu ». Et il s’énerve : « de toute façon ça ne va pas se finir comme ça, vous n’avez pas intérêt à vous balader au quartier, on va vous retrouver... »

Hallucinant ! En pleine audience, Said menace tout le monde et moi en particulier. Le juge met très vite fin au « débat ». La décision de justice est prise : remboursement des frais de réparation, assortie d’une peine d’emprisonnement ferme de 4 mois (il était en Mise à l’épreuve).

Je n’ai plus jamais revu Saïd après cette date.

 

Les conseils du coach

C’est au travers de ce type d’expérience que j’ai appris à prendre beaucoup de recul, à gardez la tête froide.

Il est intéressant de se pencher sur la bonne distance à avoir avec ses bénéficiaires (ce qui ne veut pas dire être distant). J’avais développé une forme d’affection avec ce jeune, aussi incroyable que cela puisse paraître, aussi irascible qu’il puisse être. On se connaissait depuis si longtemps, c’est pour cette raison que j’avais des scrupules au tribunal. Je savais que cette option n’était pas bénéfique pour lui. Et je restais dans l’espoir qu’on finirait par trouver une solution d’insertion favorable, durable. De nombreux exemples nous ont déjà prouvé que c’est possible. Et c’est le cœur de notre métier.

Je me souviens encore de ses propos au tribunal : « La seule façon que vous avez trouvé pour vous débarrasser de moi c’est de me mettre en prison ! »

Ces mots ont raisonné longtemps dans ma tête après l’audience. Et ils ont aussi eu un écho surprenant chez moi. J’ai développe 2 croyances très fortes :

Pour être juste et utile à l’autre, il faut garder la bonne distance.

Le parcours du bénéficiaire ne nous appartient pas, ni ses réussites, ni ses échecs.

Mon niveau d’exigence de coach, de conseiller, est de proposer une qualité d’entretien du plus haut niveau. Ma responsabilité s’arrête à la liberté de choix de l’autre.

Cette expérience m’a fait grandir dans mon approche de coach. Merci Said.

 

Nelson Mandela

« Je ne perds jamais : soit je gagne, soit j’apprends » Mandela

 

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